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Ce que les romantiques ignorent sur leurs martyrs

(Suite au nombre de courriers auto-congratulatoires de la part de lecteurs "révoltés" dans le courrier des lecteurs de la version française du National Geographic, ce texte fut envoyé à la rédaction du mensuel à Paris.)

Il est lassant de voir le nombre de lecteurs du National Geographic France — qu'on espérait avoir l'esprit ouvert et une certaine humilité — qui sont partisans de ces banalités françaises éternellement auto-congratulatoires qui répètent à tue-tête que les Français sont plus démocrates, sages, solidaires, humanistes, généreux, humbles (hum!), que tout le reste du monde, et en particulier les habitants simplistes de cette "fausse démocratie" que sont les États-Unis. "Plus humaniste/démocrate/solidaire/etc que moi, tu meurs."

Primo, le Forum du numéro de mai 2003, entièrement consacré aux lecteurs "révoltés" qui se scandalisent du licenciement soi-disant inacceptable d'un journaliste. Le pauvre Peter Arnett avait été la victime de "censure américaine", disait-on, pour n'avoir rien fait d'autre que de donner son opinion ("des propos politiquement incorrects"). Ah, ces Yankees, sous leurs airs de démocrates républicains, ce sont des hypocrites qui ne supportent pas la moindre déviation "avec la ligne de pensée [des] instances dirigeantes" américaines!

Mais à qui ce "journaliste qui rapporte la vérité" (sic) donna-t'il cet interview? À TF1? À CNN? À NBC? (Est-on à ce point inculte sur le sujet des Américains que l'on puisse croire qu'aucune personne n'étant en désaccord, à tort ou à raison, avec George W Bush — opposants politiques américains, officiels irakiens, manifestants occidentaux, stars de Hollywood, humoristes à la télévision nationale, etc — n'a pu, impunément, livrer ses opinions dans les journaux et les télévisions américains avant, durant, et après le conflit? Apparemment, c'est le cas.)

De toute évidence, il y a besoin de rappeler que la média à laquelle cette pauvre victime innocente donna ses vues était la télévision d'État irakienne (soumise au Ministère de l'Information, ministère qu'Arnett remercia pour sa courtoisie et la liberté d'action qu'elle avait accordée aux journalistes comme lui), le monopole d'un dictateur qui ne montrait pas souvent son "attachement à la paix et à certains grands principes, comme la liberté d'opinion" et une média qui ne laissait à aucun de ses intervenants "la liberté d'écrire ou livrer leurs pensées" (sauf quand leurs paroles — comme celles d'Arnett — pouvaient, volontairement ou non, reconforter la position du Raïs, évidemment).

C'est la même média qui répétait à tue-tête que l'embargo occidental (lire américain) avait causé la mort d'un demi-million de bébés irakiens (ce qui fut aussi rapporté sans la moindre hésitation en Occident), et cela pendant que Saddam Hussein, ses fils, et/ou leurs sbires (qui ont tué quelques 400 000 de leurs concitoyens) se faisaient construire quelques 80 palais personnels, s'achetaient des centaines de voitures de luxe, et amassaient des centaines de millions de dollars en liquide dans ces mêmes palais (faits et gestes sur lesquels — évidemment — se tut à l'époque cette même média irakienne sur laquelle Arnett aurait dû avoir le droit d'exprimer son "libre droit de pensée").

[Au moins, le Néo-Zélandais aura été le cas rare dans la presse anglo-saxonne à se prêter ainsi au jeu d'un dictateur sanguinaire ; par contre, en France, ç'aura été un exercise généralisé — lire notamment La Guerre à Outrances : Comment la presse nous a désinformés sur l'Irak, excellent livre d'Alain Hertoghe qui traite du triple prisme partisan (diaboliser l'administration Bush, adhérer à la ligne du couple Chirac-Villepin, et communier avec les opinions publiques antiguerre), de la part de quotidiens comme Libération, La Croix, Le Monde, Le Figaro, et Ouest-France. Et la parution du livre a effectivement valu à ce courageux journaliste du journal La Croix de se faire licencier, ce qui n'a soulevé aucune protestation, quelle qu'elle soit, en France.]

Allende

Plus récemment, dans le numéro d'octobre 2003, un lecteur a la témérité de déplorer "l'influence américaine" dans les pages du NG. On revient ici sur la bonne vieille dialectique française qui consiste à dire que toutes les tragédies de ces 60 dernières années sont la faute des Ricains (ou de leurs dirigeants), des capitalistes, et/ou des réactionnaires militaires (l'axe du mal des Français?) et que sans leurs interventions, le monde pourrait vivre un ère béni de paix, d'égalité, et de prospérité glorieuses et durables.

Cette fois-ci, c'est Allende qui est évoqué, leader qui n'aurait pas été pas marxiste mais un socialiste à la tête d'un gouvernement "démocratiquement élu". On rappellera que "celui qui avait été choisi pour remplir les espérances du peuple chilien" fut élu avec une pluralité de 36,3%, ce qui est tout à fait honorable, sans doute, mais c'est loin d'être un mandat indisputé pour procéder à des changements en profondeur ; pour la petite histoire, c'est un chiffre qui avoisine les 37,3% du vainqueur des élections allemandes de 1932. (Non, je ne fais pas des amalgames inconsidérées avec Adolf Hitler, quoique je ne sais pas pourquoi l'on devrait trouver cela plus choquant que de voir, dans les rues d'Europe, les présidents américains, de Harry Truman à George W Bush, se faire régulièrement comparer au Führer du Troisième Reich.)

Pinochet n'a "jamais été jugé!!!" s'indigne Bernard Lhuissier. Il est vrai que l'on parle de 3000 disparus sous le régime de l'"odieux dictateur". À Cuba, Fidel Castro a procédé à 20 000 exécutions sommaires (ce qui est un taux deux fois plus élévé qu'au Chili), mais qu'importe! Les intentions du Líder Maximo étaient et sont bonnes, n'est-ce pas, donc dans son cas, la manifestation de colère (si colère il y a) n'atteindra jamais les trois points d'exclamation. Quant à César Vidal, l'auteur espagnol explique dans son best-seller de l'été, Checas de Madrid, que dans les années 1930, les Républicains ont torturé et tué autant que les Franquistes, et que dans la seule province de Madrid, le nombre de victimes des Républicains avoisinait les 12 000, ce qui est presque quatre fois plus que celles de… Pinochet (3000 pour le rappel) en beaucoup moins d'années. Mais quoi! Les Républicains, eux aussi, avaient des bonnes intentions, et puis il y avait des circonstances atténuantes, et donc, d'une manière ou d'une autre, "il faut essayer de les comprendre".

N'est-ce pas étrange, par ailleurs, ces braves Européens humanitaires qui veulent toujours donner des leçons aux autres (et avant tout, aux Yankees), mais qui sont quelque peu plus réticents quand il s'agit de faire le ménage chez eux? Ainsi, le juge Baltasar Garzón, qui poursuit tant Pinochet qu'une quarantaine de militaires argentins, mais qui ignore allègrement les tueurs tant de droite que de gauche vivant paisiblement parmi la population hispanique. (Apparemment, en Espagne, contrairement au Chili et en Argentine, la politique du pardon national serait, elle aussi, le fruit de "bonnes intentions".) Évoque-t'on l'argument que ces tueries-là seraient trop loin dans le passé? Et celles du sus-nommé Castro, alors? Après cela, on s'étonne (et on s'indigne) que Washington hésite à adhérer à la cour pénale internationale.

Pour répondre au lecteur de Cabris, je souhaiterais citer un Chilien qui fut interviewé deux ans plus tôt par le New York Times : le PS chilien a "mis les intérêts du parti avant ceux du peuple" dit-il. Reconnaissant que Allende était à la pointe d'une polarisation politique extrême, il a avoué que des initiatives comme l'encouragement des invasions de la terre par les paysans, les occupations des usines par les ouvriers, et l'appel aux unités militaires de se mutiner (!) ont constitué une raison fondamentale pour le coup d'état. Même si Allende était à la tête du Partido Socialista, donc, ce parti n'avait de socialiste que le nom et son chef s'affichait dans la lignée des rêveurs marxistes de paradis ouvriers, tels que Castro, Brejnev, Mao, Ceausescu, et Honecker (autre ex-dictateur gérontocrate qu'en Europe on a trouvé plus sage, "dans l'intérêt de tous", de laisser tranquille [et qui, par ailleurs, est allé paisiblement finir ses jours… à Santiago]).

Mais qui était le Chilien qui s'exprimait ainsi, demanderont certains? Un réactionnaire? Un sale capitaliste? Un supporter de Pinochet? Non, il s'agissait du Président Ricardo Lagos, héritier direct d'Allende. Dans le même article, le Sénateur Ricardo Nuñez Muñoz avoua que "C'est une erreur de dire que la CIA, les forces armées, et la bourgeoisie seuls ont fait tomber le government Allende. Il est évident que nous devons admettre que nous avons fait des erreurs économiques et politiques cruciales qui étaient aussi décisives sinon plus décisives" (souligné par moi). Le sénateur, qui n'est autre que le président du parti socialiste (!), ajouta que "nous savons qu'une autre expérience du type Allende ne serait autre chose qu'un échec colossal."



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Si vous ne deviez lire qu'un seul livre sur l'Amérique latine, que ce soit celle-ci
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